Tchernobyl / Arménie : les victimes souffrent toujours
par Marianna Grigorian et Gayane Mkrtchian, journalistes à ArmeniaNow, Erevan. Traduction Georges Festa.

Vingt ans après, une génération nouvelle d’enfants ne reçoit pas les traitements nécessaires pour les maladies causées par Tchernobyl.

La peau de Sennik Alexanian a jauni, ses os ressortent, ses yeux sont enflés. M. Alexanian est âgé de seulement 49 ans mais son système immunitaire s’est effondré. Comme des centaines de ses compatriotes sa vie est divisée en deux périodes : l’avant et l’après Tchernobyl.

Comme 3000 autres Arméniens – et comme des dizaines de milliers de personnes à travers l’Union Soviétique -, M. Alexanian avait été envoyé pour aider à la réorganisation, suite à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl il y a vingt ans. La moitié des Arméniens envoyés là-bas connaissent de graves problèmes de santé causés par les radiations subies et 350 sont déjà morts.

Le 25 avril, un groupe de sauveteurs arméniens a été reçu et récompensé par le premier ministre M. Andranik Margarian, qui leur a promis davantage de soutien, mais beaucoup de gens assurent qu’ils ont été abandonnés par le gouvernement de l’Arménie indépendante.

«Je suis allé à mon travail, mais ils m’en ont empêché », se souvient M. Alexanian, qui travaillait comme chauffeur routier en 1986. « Ils nous ont mis dans des trains sans nous dire, ni à notre famille, où ils nous envoyaient. Si je n’y étais pas allé et si je m’étais enfui, ils m’auraient jugé comme ennemi du peuple.»

Personne n’informa les sauveteurs des dangers invisibles de la zone où ils pénétraient.

« Les radiations n’ont ni couleur ni odeur, tu ne peux pas les repérer », ajoute M. Alexanian. «On a juste commencé à se sentir moins bien, on avait continuellement mal à la tête, des vertiges, on saignait toujours du nez.»

M. Gevorg Vardanian, qui préside actuellement l’Association arménienne de Tchernobyl, a passé onze mois à Tchernobyl et souffre d’une grave maladie causée par les radiations.
« En Ukraine l’opinion publique ignorait ce qui était arrivé. Lors du défilé du 1er Mai, une pluie radioactive est tombée sur les gens, rappelle-t-il. Le plus terrible c’est qu’il y avait des étudiants parmi ceux qui emmenèrent les gens hors de Tchernobyl. Ils n’ont jamais su qu’on les avait emmenés dans une zone dévastée.»

Six ans après la catastrophe, ce fut la fin de l’Union Soviétique et les nouveaux Etats indépendants, tels que l’Arménie, durent prendre en charge les sauveteurs. Or, contrairement à beaucoup d’autres pays, l’Arménie n’a pas affecté un budget conséquent au traitement médical des survivants de Tchernobyl. Bien que pouvant bénéficier de contrôles médicaux deux fois par an, les malades disent qu’en général, ils ne les ont même pas eus.

M. Alexanian nous dit que sa santé se détériore chaque jour davantage, mais qu’il n’a pas reçu d’argent pour se soigner. Sa famille a vendu tout ce qu’elle pouvait, même leur appartement. Il reçoit une pension de 21 000 drams, soit l’équivalent de 46 $, chaque mois, mais, selon lui, il aurait besoin de beaucoup plus pour acheter ne serait-ce que l’un des médicaments qui lui sont nécessaires.

« Lorsque nous nous adressons aux services spécialisés pour obtenir une aide, ils nous disent sournoisement – précise M. Alexanian : "Vous n’auriez pas dû y aller". Ça ne dépendait pas de nous, personne n’est allé vers une mort lente en le sachant.»

Il y a six ans, sa femme et lui ont eu un fils, mais l’enfant a été aussi marqué par les conséquences de Tchernobyl. Le petit Vachagan est né avec des problèmes de santé chroniques , souffre d’épilepsie et de crises nerveuses.
Selon M. Gevorg Vardanian, beaucoup de sauveteurs arméniens ne peuvent plus travailler. Ils vivent pauvrement et manquent d’argent pour leurs besoins les plus élémentaires.

«On pensait que nos problèmes qui avaient commencé à Tchernobyl se termineraient en Arménie¸ mais apparemment ils ne sont pas près de finir, nous dit M. Vardanian. Ce ne sont pas seulement les sauveteurs, mais plus de trente pour cent de leurs enfants qui souffrent de nombreuses déficiences et connaissent de graves problèmes de santé. Beaucoup n’ont même pas la chance d’emmener leurs enfants chez un médecin.»

D’après M. Vardanian, le gouvernement arménien n’a pas assumé efficacement ses responsabilités. «Nous n’avons aucune loi spécifique pour défendre les droits de ceux qui ont participé aux tâches d’urgence à Tchernobyl et pour leur donner les mêmes avantages dont bénéficient les autres sauveteurs dans l’ancienne Union Soviétique.»

Selon M. Vardanian, le gouvernement arménien a ratifié un traité qui prévoyait la mise en œuvre d’une loi protégeant les survivants de Tchernobyl, mais jusqu’à présent une telle loi n’a pas encore été adoptée.

C’est seulement au début de cette année que la commission parlementaire aux affaires sociales, à la santé et à l’environnement a rédigé un projet de loi garantissant une protection aux victimes de Tchernobyl et à leurs enfants.
Selon M. Gaguik Mkheyan, président de cette commission, «le projet de loi est en discussion». Son coût est toutefois déjà critiqué par des ministres du gouvernement.

«A mon sens, l’Arménie n’a pas besoin d’une telle loi», nous a déclaré Mme Jemma Baghdasarian, directrice du service des handicapés et des personnes âgées au ministre du Travail, arguant du fait que la législation courante en matière de protection sociale assure aux survivants de Tchernobyl un suivi satisfaisant.

Selon M. Nikolaï Hovhanissian, directeur du Centre arménien de soins et de traitement des brûlures liées à la radioactivité, qui déclare comprendre la cause des sauveteurs de Tchernobyl, l’Arménie n’a tout simplement pas les moyens de s’en occuper.

«L’Etat envisage de dépenser 100 000 drams (222 $) pour chaque malade, en incluant le coût de l’électricité utilisée par l’hôpital, les salaires du personnel médical, les médicaments et la nourriture, précise M. Hovhanissian. Que dire à cela ? Cette somme ne suffirait même pas à résoudre une partie des problèmes des patients.»

Les survivants eux-mêmes placent peu d’espoir dans cette nouvelle loi. D’après eux, le budget existant est déplorablement inadapté.

«On a l’impression d’avoir tout le monde contre nous, on est comme des cadavres ambulants, dont personne ne veut,» nous dit M. Vazguen Gyurjinian, un survivant de Tchernobyl.
M. Gyurjinian, électricien, était âgé de 28 ans lorsqu’il fut envoyé dans la zone de la catastrophe. Agé maintenant de 46 ans, il s’exprime d’une voix rauque et respire avec difficulté. Il a déjà eu trois attaques cardiaques. Sa troisième fille, Lusine, née à son retour, était handicapée de naissance et ne reçoit que 3 600 drams (environ 8 dollars) par mois d’aide de l’Etat.

«Ce n’est pas seulement nous, pour qui la vie est maintenant un fardeau, qui avons besoin de cette loi, mais nos enfants et nos petits-enfants, déclare M. Gyurjinian. Certains parmi nous ont peut-être des enfants en bonne santé, mais cela ne nous garantit pas de ne pas avoir des petits-enfants malades. Nos gènes ont subi de graves dommages.»

Source/Lien : IWPR