Le Figaro - 18 juillet 2006 - Marie-Christine Tabet
 
Tchernobyl : la note qui fustige la gestion Pellerin
 
 
lnext  Exclusif : la note confidentielle du Pr Pellerin (cf. piece jointe)
 
Dès mai 1986, un haut fonctionnaire dénonçait le pouvoir excessif du patron du Service central de protection contre les rayonnements ionisants.
 
AUJOURD'HUI, le professeur Pellerin est convoqué chez le juge qui enquête sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl en France. Patron du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) pendant près de quarante ans, l'homme aujourd'hui âgé de 82 ans a été mis en examen pour «tromperie» le 31 mai dernier, vingt ans après l'accident. Il est soupçonné d'avoir minimisé l'ampleur des retombées du nuage en France, ce qui aurait empêché de prendre les mesures de prévention rapidement adoptées dans les pays voisins.
 
Au cours de ces rendez-vous, Pierre Pellerin livre pour la première fois sa vérité à Marie-Odile Bertella-Geffroy en charge du dossier. C'est un homme déterminé qui se rend au pôle judiciaire de santé publique. «Il est heureux de pouvoir s'expliquer car il estime n'avoir rien à se reprocher», raconte son avocat Me Georges Holleaux. Au magistrat, le scientifique a remis un courrier pour lui demander de laisser ses collaborateurs en dehors de la procédure, sur le mode «J'étais le directeur, je suis le seul responsable...».
 
L'étau judiciaire se resserre sur cet homme clef du dossier.Le 10 juillet dernier, il a dû s'expliquer sur un document dont Le Figaro a eu connaissance. La note était destinée au premier ministre de l'époque, Jacques Chirac. Elle lui avait été adressée le 27 mai 1986 par Michel Lajus, le secrétaire général du comité interministériel de la sûreté nucléaire (SGCISN) qui y fait un bilan d'étape un mois après la catastrophe. Il critique surtout vertement les méthodes du spécialiste du nucléaire en France. «Malgré une compétence que nul ne songe à lui contester (...) le SCPRI n'apporte pas à tous les partenaires (...) tout le concours qu'ils sont en droit d'attendre de lui».Dans ce même document, Michel Lajus poursuit «le directeur du service (NDLR : Pierre Pellerin) s'arroge un pouvoir d'appréciation sur l'opportunité de communiquer des informations à l'égard des pouvoirs publics et du SGCISN, je considère cette attitude comme une entrave de fait à leur bon fonctionnement en infraction directe avec les textes réglementaires... Lorsqu'il s'agit de l'information des médias et du public, il s'agit de l'appropriation au niveau d'un service d'une responsabilité gouvernementale et d'ordre politique lourde de conséquence comme on vient de le voir».
 
Pour les parties civiles, ces quelques lignes illustrent les dysfonctionnements qu'elles traquent depuis plusieurs années. «C'est la confiscation du pouvoir politique par un fonctionnaire surpuissant et omniprésent», constate Me Bernard Fau, l'avocat de l'association des malades de la thyroïde.
 
Le gouvernement informé
 
Dans son audition, Pierre Pellerin ne fait pas mystère d'avoir dû gérer avec quelques collaborateurs, le mercredi 30 avril, veille de jour férié, ce péril sanitaire. Il dit avoir pris soin d'informer Matignon ainsi que les ministres concernés ou leurs plus proches collaborateurs : Madelin à l'Industrie, Carignon à l'Environnement, Guillaume à l'Agriculture. Mais quelles sont les données dont disposait réellement le patron du SCPRI au moment où il déclare à ses autorités politiques de tutelle et à la presse le 30 avril 1986 à minuit : «Ce jour, situation dans l'ensemble stationnaire. On note cependant sur certaines stations du Sud-Est, une légère hausse de la radioactivité atmosphérique non significative pour la santé publique».
 
Vingt ans après les faits, plusieurs associations de victimes attendent le véritable scénario de la catastrophe. Pour l'instant, aucune étude ne permet d'établir un lien scientifique entre le nuage et le cancer de la thyroïde. Les poursuites judiciaires restent suspendues à ces interrogations.