Le Monde - 2 juin 2006 - D Dhombres
Un mensonge d'Etat vieux de vingt ans

UNE SILHOUETTE cassée en deux par l'âge, c'est à peu près tout ce que l'on en voyait, mercredi 31 mai, dans les journaux télévisés du soir. Un vieillard, marchant à l'aide d'une canne, entrait dans une annexe du Palais de justice, à Paris. Il n'avait pas un regard pour ceux qui l'accusent de leur avoir menti effrontément, il y a près de vingt ans.

Le professeur Pierre Pellerin, âgé de 83 ans, ancien chef du service central de protection contre les rayonnements ionisants en sortait, quatre heures plus tard, lesté d'une mise en examen pour " tromperie aggravée ". C'est lui qui avait pris en main, en 1986, la communication officielle concernant les risques encourus par la population française après le passage du nuage radioactif de Tchernobyl.

Le but n'était pas alors d'informer le public, mais d'éviter un retournement de l'opinion, acquise jusque-là au nucléaire, alors que la France était en pleine phase de construction de ses centrales.

On a donc inventé cette fable selon laquelle le nuage de Tchernobyl avait respecté les frontières françaises. Les maraîchers, les producteurs de lait, au Danemark, en Allemagne et jusqu'en Ecosse, avaient été mis en garde, et certains produits avaient été interdits à la consommation en raison, en particulier, des risques de cancer de la thyroïde pour les enfants. Pas en France.

Il a donc fallu près de vingt ans pour que la justice identifie enfin celui qui a été le chef d'orchestre de ce mensonge d'Etat. Il n'était pourtant pas difficile à trouver.

On voyait sur TF1 des images d'archives éloquentes. " Il s'agit d'une radioactivité qui est mesurable, mais qui ne présente aucun inconvénient sur le plan de la santé publique ", disait le professeur Pellerin lors d'une conférence de presse, un mois après l'explosion. " Cela ne menace personne actuellement, sauf peut-être dans le voisinage immédiat de l'usine, et encore, c'est surtout dans l'usine que je pense que les Russes ont admis qu'il y avait des personnes lésées ", ajoutait-il.

On admirera ce " peut-être ", alors que des milliers de gens avaient été contaminés sur place. On voyait encore le même professeur Pellerin commenter une carte de France montrant, région par région, les taux de radioactivité atteints. On sait maintenant que ces chiffres avaient été manipulés.

Les moyennes servaient à masquer les niveaux très élevés atteints dans certaines zones, où le nuage s'était transformé en pluie. Au moment même où, dans ce qui était encore l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev s'efforçait à une certaine transparence, le lobby nucléaire français faisait exactement le contraire.