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Société

Le nuage de Tchernobyl rattrape le professeur Pellerin
Vingt ans après le passage du nuage de Tchernobyl, le Pr Pellerin, responsable de la radioprotection en France à l'époque, est convoquépar la justice mardi • Selon nos informations, il devrait être mis en examen pour «tromperie aggravée». Et bénéficier du statut de témoin assisté pour «blessures involontaires» • La juge Marie-Odile Bertella-Geoffroy instruit le dossier dit des «cancers de Tchernobyl»

Par Eric FAVEREAU
28 mai 2006 (Liberation.fr - 21:10)



elle hésite, ose à peine y croire. «Cette mise en examen? Depuis le temps qu'on l'attend…» Chantal L'Hoir Liesse est présidente de l'association française des malades de la thyroïde, à l'origine d'une plainte collective en 2001. Selon nos informations, le professeur Pierre Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) au moment du passage du nuage de Tchernobyl au-dessus du ciel français, vient de recevoir une lettre de la juge d'instruction, Marie-Odile Bertella-Geoffroy, chargée du dossier dit des cancers de Tchernobyl. Convoqué mercredi, il devrait être mis en examen pour «tromperie aggravée». Et bénéficier du statut de témoin assisté pour «blessures involontaires».

Plus de cinq ans après le dépôt de la plainte, et plus de vingt ans après l'explosion de Tchernobyl, c'est la fin d'une première étape d'un marathon judiciaire. Une lenteur d'autant plus impressionnante qu'aujourd'hui les faits reprochés - à savoir une dissimulation du passage du nuage de Tchernobyl au-dessus du ciel français (lire ci contre) - sont largement admis. Pour autant, cette rétention d'informations vaut-elle mise en examen? La juge d'instruction a multiplié les expertises, contre-expertises et perquisitions. Elle a pu noter que les cabinets ministériels (en particulier celui d'Alain Madelin, alors ministre de l'Industrie, et celui de Michèle Barzach, alors ministre de la Santé) ont été peu informés. D'où l'explication de cette mise en examen unique, celle d'un haut fonctionnaire, Pierre Pellerin, aujourd'hui âgé de 82 ans. Selon les parties civiles, la juge s'est appuyée sur le fait que «faute d'avoir transmis des informations, des aliments ont pu être contaminés». Un grand nombre de pays européens voisins avaient pris, eux, des mesures de protection.

Reste la traduction juridique de l'affaire et, d'abord, le choix de la qualification: la tromperie aggravée. Dans ces dossiers sanitaires, c'est une question complexe. Faut-il parler de blessures volontaires, d'empoisonnement, de non-assistance à personne en danger? Juridiquement, la qualification de tromperie s'applique à des personnes qui sont dans la chaîne de production. Là, ce n'est pas le cas. Mais le qualificatif «aggravé» est employé quand l'action «a des conséquences dommageables sur l'homme». Ce qui est éventuellement le cas. Le parquet, qui suit de près l'instruction, a adopté la même logique que la juge, manifestement rassuré que l'affaire ne remonte pas au niveau politique. Quant à la qualification de «blessures volontaires» pour laquelle Pierre Pellerin sera entendu comme «témoin assisté», il concerne le volet sanitaire, avec la survenue de cancers de la thyroïde. Problème: comment établir un éventuel lien entre le nuage et les cancers? A présent, aucune causalité, du moins en France, n'a pu être démontrée.

Dernier problème juridique: la prescription. A partir de quand court-elle? A partir de l'explosion de la centrale? De l'apparition des premiers cancers susceptibles d'être liés au passage du nuage? Du dépôt de la plainte? La juge a retenu le dépôt de la plainte. S'appuyant sur le fait que, dans l'affaire de l'hormone de croissance, la chambre de l'instruction avait jugé que la «tromperie aggravée» était «une infraction clandestine par nature» dont la «prescription doit partir du jour où l'infraction est apparue ou a pu être constatée dans des conditions permettant l'exercice de l'action publique».
Dans ce dossier, la mise en examen de Pierre Pellerin marque, en tout cas, un tournant. Il faut s'attendre maintenant à une très rude bataille de procédure.

 http://www.liberation.fr/page.php?Article=385665

 

Libération - lundi 29 mai 2006 - Editorial par Antoine de Gaudemar

Lumière

Il aura donc fallu vingt ans pour que les silences et les mensonges répétés des autorités françaises sur Tchernobyl trouvent un début de suite judiciaire. Vingt ans de flou et d'opacité entretenus à tous les étages, dans un domaine ­ le nucléaire ­ où le secret est déjà de règle, et qui auraient sans doute perduré sans la ténacité d'une juge et d'une association de victimes présumées du nuage radioactif. Faire la lumière dans ce genre d'affaires n'est jamais simple : non seulement il faut déterminer avec précision la chaîne des responsabilités et identifier d'éventuels responsables, mais encore prouver que les agissements de ces derniers ont eu des séquelles directes sur autrui. Exercice difficile et qui fait toujours débat chez les juristes et les magistrats, après les scandales du sang contaminé, de l'hormone de croissance ou encore de l'amiante. Pour Tchernobyl, la juge a retenu l'accusation de «tromperie aggravée» à l'encontre du plus haut fonctionnaire alors en charge de la sécurité contre les radiations, sans mettre en cause de personnalités politiques. Au-delà de la bataille judiciaire qu'elle annonce, cette mise en examen du professeur Pellerin contribuera peut-être à établir une vérité des faits, à reconstituer l'histoire. Une fonction importante de la justice, au moment où on reproche aux législateurs de vouloir dire l'histoire par des lois mémorielles injonctives. L'autre mérite de cette affaire est d'avoir permis l'éclosion de contre-pouvoirs civils en matière de sûreté nucléaire, jusqu'alors exclusivement réservée aux seuls experts patentés. Même à retardement, le nuage de Tchernobyl aura crevé quelques abcès.


Libération - lundi 29 mai 2006 - par Laure Noualhat

Des vérités longtemps cachées

Il a fallu attendre dix ans pour connaître l'ampleur des contaminations.

Quand le réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl (Ukraine) explose le 26 avril 1986, il n'existe aucune expertise scientifique citoyenne en France concernant les questions nucléaires. Certes, le pays a déjà connu des mobilisations déterminées et violentes quand les pouvoirs publics décidèrent d'implanter des centrales, que ce soit à Creys-Malville (Isère) ou à Plogoff (Finistère). Mais l'ensemble des informations et des mesures liées à l'impact sanitaire des activités nucléaires reste aux mains de l'exploitant EDF, des services de l'Etat et du tout puissant Service central de protection contre les rayonnements ionisants, le SCPRI, dirigé alors par le professeur Pellerin.

Survoler. En 1986, la catastrophe modifie radicalement le paysage de l'expertise scientifique. Quelques jours à peine après l'explosion du réacteur, des citoyens se mobilisent face au mensonge de l'Etat. Car il y a mensonge, double mensonge même. Dans un premier temps, on nous explique que le territoire français est protégé du nuage radioactif par un anticyclone. Ensuite, les autorités reconnaissent que le nuage a bien survolé le pays, mais que ce passage n'a provoqué aucune retombée radioactive. Lorsque les ministres défilent sur les plateaux des journaux télévisés pour rassurer les Français, ils savent pourtant que le territoire est contaminé, qu'il s'agisse d'Alain Madelin, alors ministre de l'Industrie, ou de François Guillaume, alors ministre de l'Agriculture, qui ne pouvaient pas ne pas connaître les mesures réalisées par les autorités nucléaires.

Dans la première semaine de mai 1986, le laboratoire de Cadarache prélève des échantillons d'air chargés de plutonium. Les plantes qui poussent alentour comme le thym (excellent bio-indicateur) sont chargées en césium. Le raisin, les eaux et leurs poissons montrent des taux de contamination anormalement élevés. Mais le silence est total. Le professeur Pellerin est chargé d'annoncer aux instances européennes un taux moyen de contamination de 4 500 becquerels par mètre carré (bq/m2). Il faudra attendre plus de dix ans pour connaître les résultats des mesures réalisées par le labo de Cadarache en mai et juin 1986, qui révèlent des contaminations très élevées sur des lichens et des mousses du Parc national des Ecrins.

A Montélimar (Drôme), un groupe de citoyens qui ne croient pas aux vérités officielles crée un laboratoire indépendant pour réaliser leurs propres mesures sur le lait des brebis corses ou sur le thym. Tchernobyl est ainsi à l'origine de la création de la Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité (Criirad), mais aussi de celle de l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'ouest (Acro). D'après ces organismes, les taux de contamination auraient dû conduire les autorités à interdire la consommation de lait et de légumes à larges feuilles dans les mois suivant la catastrophe.

Césium 137. De même, il faudra attendre 2004 pour obtenir les «bonnes» cartes des dépôts de césium 137 sur la France en mai 1986. Celles-ci sont publiées, non sans mal, dans la revue Radioprotection, par l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), qui a succédé aux SCPRI. Elles font apparaître une contamination au césium de 4 000 à 40 000 bq/m2 sur toute la partie est de la France. Les zones les plus touchées ­ entre 20 000 et 40 000 bq/m2 ­ se trouvant dans l'est de la Corse, les Vosges, l'Alsace ou la région Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Aujourd'hui, seul le professeur Pellerin devrait être mis en examen. Comme si son service n'avait jamais transmis les informations aux plus hautes sphères de l'Etat. Ce qui paraît bien peu probable.