La ville fantôme de Pripyat, symbole du coût d'une catastrophe nucléaire - Reportage

07/04/2011 AFP http://www.romandie.com/ats/news/110407071745.dxzbdgry.asp

 

Par Richard INGHAM

PRIPYAT, 7 avril 2011 (AFP) - "Attention - ne touchez à rien avec vos mains nues!", avertit le guide lorsque les visiteurs pénètrent dans le jardin d'enfants et que leurs compteurs Geiger crépitent furieusement.

Sur le sol et les étagères, des cubes en plastiques, peluches, livres d'enfants. Exactement ce qu'on s'attend à trouver dans un espace de jeux. Mais ces jouets sont recouverts d'une épaisse couche de poussière blanche, parce qu'ils sont restés figés là pendant presque un quart de siècle.

Des masques à gaz pour enfants sont éparpillés au milieu. Quelque chose de terrifiant a fait fuir les bambins. Leur ville, Pripyat, a été le décor d'un film d'apocalypse devenu réalité.

Situé à quelques kilomètres de Tchernobyl, la cité révèle en un instant le coût astronomique de la plus grande catastrophe nucléaire. Et son destin fait surgir des craintes pour le Japon qui affronte une autre crise nucléaire à Fukushima.

Les quelque 50.000 habitants de Pripyat ont fui après l'explosion du réacteur 4 de Tchernobyl qui a projeté dans l'atmosphère un flot de particules radioactives de césium, strontium, iode et plutonium le 26 avril 1986.

Construite seulement seize ans plus tôt, Pripyat "était considérée comme un des meilleurs endroits pour vivre en Union soviétique", déclare Nikolai Fomin, un jeune Ukrainien escortant les visiteurs à l'intérieur de la zone d'exclusion de 30 km autour de Tchernobyl.

Là où vivaient beaucoup de familles jeunes, où "les magasins étaient pleins de choses qu'on ne trouvait pas ailleurs", rappelle le guide, l'herbe pousse dans les fissures des chaussées, les fenêtres des appartements semblent de noirs regards fixant les rues.

Les visiteurs occasionnels arrivent en bus équipés de dosimètres pour les radiations, de chiffons et d'eau pour décontaminer chaussures et vêtements avant de repartir.

"Des animaux viennent, mais ils n'ont pas peur des hommes", relève Nikolai Fomin.

Le bruit du verre cassé crisse sous les pieds en traversant le terrain de la piscine. Dans un parc, les gondoles jaunes d'une roue de fête foraine - qui aurait dû être inaugurée le 1er mai 1986 - grincent sous l'effet du vent. Des auto-tamponneuses ont rouillé.

Sur la place principale, un marteau et une enclume soviétiques, rongés par la rouille, dominent le palais de la culture. Dans une salle, des affiches entassées de Lénine et d'autres leaders soviétiques avaient été préparées pour un défilé du 1er mai qui n'a jamais eu lieu.

Pour l'Ukraine, le prix à payer pour la catastrophe de Tchernobyl semble incalculable. Il a fallu reloger les habitants de Pripyat et des autres villes et villages de la zone d'exclusion, recouvrir d'un sarcophage le réacteur endommagé, nettoyer la centrale, surveiller les régions contaminées...

Encore aujourd'hui, environ 5% du budget annuel du pays est consacré aux indemnisations liées à Tchernobyl, y compris le paiement de petites sommes pour aider les gens des régions contaminées à acheter des aliments "propres".

Le Belarus et la Russie ont aussi été durement touchés. Au total, pour les trois pays, plus de 330.000 personnes ont été déplacées.

Le coût direct et indirect de la catastrophe jusqu'en 2005 a été chiffré à "des centaines de milliards de dollars" par un rapport du Forum Tchernobyl, regroupant Ukraine, Belarus, Russie, sept agences onusiennes et la Banque mondiale.

En termes de bilan humain et de pollution radioactive, Fukushima est jusque là loin d'être comparable à Tchernobyl, selon Malcolm Grimston, spécialiste nucléaire de l'institut britannique Chatham House.

La durée d'évacuation des populations autour de Fukushima reste cependant inconnue et la remise en état du site prendra des décennies. Pour cet expert, l'impact sur l'économie doit aussi être comptabilisé.