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DIMANCHE 03 AVRIL 2011


Le nuage nucléaire évite une fois encore la France

Comment expliquer l’indifférence des Français envers l’écologie? Ils s’obstinent dans un déni de réalité, alors même que la vague verte transforme leurs voisins allemands. Analyse. Par Gérard Delaloye

Il est des coïncidences qui ne s’inventent pas: par deux décisions de justice des 18 et 31 mars 2011, la France est en train de se débarrasser d’un douloureux procès, celui qui aurait dû faire un peu de lumière sur le comportement du gouvernement en avril 1986 au moment de la tragédie de Tchernobyl.

Rappelons qu’à l’époque la France vivait depuis un mois sa première cohabitation, François Mitterrand régnant à l’Elysée avec Jacques Chirac comme premier ministre. Le ministre de l’Environnement s’appelait Alain Carignon, un politicien qui eut son heure de gloire dix ans plus tard quand il fut condamné à cinq ans de prison pour corruption. Alors que l’Europe entière était glacée d’effroi par la catastrophe de la centrale nucléaire soviétique, la France officielle se drapa dans une superbe indifférence que l’écologiste Noël Mamère résuma ironiquement d’un mot fameux: «Le nuage nucléaire s’est arrêté à nos frontières!».

Responsable du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) à l’époque, le professeur Pierre Pellerin, un ponte du nuclaire, se risque même à déclarer à un journal télévisé du 29 avril: «Cela ne menace personne actuellement, sauf peut-être dans le voisinage immédiat de l’usine, et encore.»

Quinze ans plus tard, une instruction est enfin ouverte et le distingué professeur est mis en examen pour «tromperie aggravée». C’est l’abandon de la procédure et des poursuites contre lui que le parquet et la cour d’appel de Paris ont enclenché ces jours-ci en plein drame de Fukushima.

Vous l’aurez remarqué, la nouvelle n’a pas fait les grands titres de la presse française. Ainsi est la France, fière de compter parmi les grandes puissances nucléaires mondiales. Un acquis historique que l’on doit aux épousailles contre nature de la droite gaullienne et de la physique communiste: en 1945, le physicien atomiste Frédéric Joliot-Curie, militant communiste, fonde le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) avec le soutien du général de Gaulle qui le nomme haut-commissaire. Objectif: fabriquer la bombe.

Depuis, malgré quelques vicissitudes et autres accidents de parcours, gauches et droites françaises réunies dans le même culte prétendument progressistes s’accordent pour se mettre au garde-à-vous devant les panaches crachés par d’innombrables centrales. Et s’accordent aussi pour ne pas toucher à la bombinette du général. Malgré l’abnégation d’une poignée de militants, l’écologie politique n’a jamais vraiment percé. Même aujourd’hui, alors que dans le monde entier les écologistes ont le vent en poupe, la France leur reste fermée.

La preuve? Les élections cantonales de ces dernières semaines dont les deux tours ont eu lieu alors que tous les regards étaient tournés vers Fukushima. Alors que le même jour en Bade-Wurtemberg, land conservateur et catholique depuis les guerres de Souabe, les écolos bouleversent les traditions et sont portés au pouvoir par le quart des électeurs, leurs amis français entraînés par Cécile Duflot, Eva Joly ou Noël Mamère obtiennent certes un succès d’estime aux cantonales en doublant le nombre de leurs de 24 à 49, mais sur 2013 sièges à repourvoir. Vous parlez d’un succès, d’une marée verte!

Il faudrait une solide étude historique des mentalités pour expliquer l’indifférence des Français pour l’écologie et, somme toute, leur animadversion envers la nature et l’environnement, de même que leur acceptation béate d’une politique nucléaire civile et militaire défiant l’entendement si ce n’est la raison.

Faute d’histoire, il n’est pas interdit d’esquisser quelques hypothèses. La première irait chercher du côté de l’hypertrophie d’un ego républicain qui s’est surdimensionné non à l’époque de la Révolution de 1789, mais dans les premières décennies de la Troisième République à travers le culte de certains mythes – le colonialisme civilisateur et vertueux, l’école de Jules Ferry, la laïcité, etc. – qui sont aujourd’hui encore intouchables.

Qui en France s’offusque de voir Mayotte, ce caillou perdu dans l’Océan Indien acheté en 1841 à un sultan en quête de cash accéder le 31 mars 2011 au statut de 101e département de la République, membre donc de l’Union européenne?

Qui s’étonne que, au moment où Sarkozy lance le débat sur la laïcité contre les musulmans, cette loi de 1905 si chérie des Républicains d’aujourd’hui, ait surtout permis au clergé de faire financer ses propres écoles confessionnelles par les deniers publics?

Une seconde hypothèse pourrait sonder les comportements engendrés par l’issue des deux guerres mondiales. Après la première défaite, l’imaginaire collectif allemand a divagué faute de comprendre ce qui lui arrivait. Les témoignages sur ce désarroi fatal abondent désormais, dernier en date le beau livre de Hans Magnus Enzensberger, «Hammerstein», récemment publié chez Gallimard. Mais après la seconde défaite et la destruction qui l’a accompagnée, ce même imaginaire collectif après des hésitations et des réticences a été contraint de se reconstruire en se questionnant, en se remettant en question.

Rien de tel chez les vainqueurs qui, doublement confortés dans leur valeur, se sont attachés, au nom de la République, à développer leur œuvre civilisatrice en Indochine, en Afrique du Nord ou en Afrique noire. Sans rougir. Avec le succès que l’on sait.

Inutile d’aller plus loin. Qui a suivi sur les chaînes françaises les débats consécutifs aux élections cantonales, les logorrhées sans fin sur la nature républicaine ou non du Front national, le verbiage complaisant à propos de telle ou telle candidature à la future présidentielle alors que les nuages toxiques de Fukushima survolaient paisiblement l’Hexagone, n’a pu que constater que nos amis d’outre-Jura sont décidément devenus les champions du déni de réalité