Jean-Michel Jacquemin-Raffestin, un spécialiste de Tchernobyl à La Réunion

Peu de gens le savent mais Jean-Michel Jacquemin-Raffestin est un des plus grands spécialistes de Tchernobyl en France. Installé à La Réunion depuis trois ans, il a notamment écrit quatre livres sur le sujet. Après avoir enquêté plus de huit ans sur les conséquences de Tchernobyl, il soutient le combat de l'association française des malades de la thyroïde qui a déposé plus de 500 plaintes. Entre deux interviews accordées à des grands journaux nationaux, il a bien voulu répondre à nos questions.


Jean-Michel Jacquemin-Raffestin, un spécialiste de Tchernobyl à La Réunion

Vous avez écrit quatre livres sur les conséquences sanitaires et écologiques du nuage de Tchernobyl en France, qu'est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce sujet ?

C'est avant tout d'avoir visionné un reportage : les enfants de Tchernobyl, ça m'a bouleversé... Quelques jours après, j'étais à Kiev en Ukraine, non loin de la centrale. Par la suite, ce sont principalement des rencontres avec des personnes qui m'ont incité à enquêter sur les conséquences en France et notamment en Corse. J'ai surtout fait un travail journalistique minutieux.

Que pensez-vous de la catastrophe de la centrale de Fukushima au Japon ?

Tout d’abord, mes pensées vont à ce peuple qui a déjà tant souffert des radiations durant la dernière guerre. Ensuite, je constate que malgré le temps qui passe, puisque la catastrophe de Tchernobyl aura bientôt 25 ans (le 26 avril prochain), les États n’en tirent aucune leçon, ni aucune conséquence.

La situation nucléaire au Japon est gravissime : Sur les 55 réacteurs nucléaires qui fonctionnent au Japon, onze ont été affectés par le séisme et ont été arrêtés en urgence, cinq réacteurs connaissent des problèmes graves de refroidissement, ce qui démultiplie les risques d'un accident nucléaire.

Comme pour Tchernobyl où la ville de Prypiat avait été évacuée (soi-disant pour quelques jours mais ils ne sont jamais revenus), 3.000 personnes ont été évacuées dans un premier temps, aux alentours de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, par mesure de sécurité. Ensuite, ce sont 45.000 personnes qui ont été évacuées dans une zone de 20 km autour de la centrale puis, plus de 215.000 habitants ont été évacués vers des abris dans le Nord et l'Est du pays. Ce qui prouve bien que les autorités ne pensaient pas à une situation aussi grave.

Je constate que les autorités japonaises sont totalement dépassées par l’événement et ses conséquences, ce qui est fort compréhensible. Pourtant, gouverner, c’est prévoir... Les informations pour la population sont naturellement faites pour rassurer, mais les autorités savaient-elles exactement les quantités de radioactivités échappées ?

Utiliser l'eau de mer pour refroidir le c½ur du réacteur est un acte désespéré. La décision des responsables de la centrale de Fukushima de faire appel à cette procédure d'urgence a été perçue comme une très mauvaise nouvelle par la communauté scientifique internationale. Les Soviétiques avaient éteint le réacteur n°4 de Tchernobyl avec du bore (corps solide proche du carbone) et des tonnes de sable déversées par des hélicoptères.

Jean-Michel Jacquemin-Raffestin, un spécialiste de Tchernobyl à La Réunion
"Tout était prévu sauf… sauf l’imprévu"

Quelles sont les similitudes avec Tchernobyl ?


On retrouve, 25 ans après, les mêmes informations sur les risques de contamination : aucun danger, faible irradiation, aucun risque pour la santé ; les mêmes déplacements de populations ; les mêmes légumes à ne pas manger : les épinards… Comme si les retombées de radionucléides choisissaient les légumes à contaminer… Le lait à ne pas consommer… Si le lait n’est pas à consommer, c’est que l’herbe broutée par les vaches est contaminée également, c’est que le foin que vont manger les bêtes sera également contaminé, c’est que la viande sera contaminée, le riz également, comme celui de Camargue l’était après Tchernobyl… Le blé, le maïs seront contaminés comme le notre l’était, comme je l’ai démontré avec les documents de l’OPRI à l’époque.

Cet accident était-il prévisible ?

Le Japon est un pays à forte teneur sismique, un accident de cette sorte était donc prévisible, comme il l’est en France ou en Californie. Cependant, à Fukushima, tout était soi-disant prévu. Les centrales japonaises ont cinq barrières de confinement contre trois en France. Les constructions japonaises réalisées principalement par Tepco, General Electric, Hitachi, Toshiba ont une avance nettement supérieure sur les constructions antisismiques. Il faut reconnaître la compétence des architectes du pays du soleil levant, ils parviennent à construire des tours de plus de 40 étages qui ne s’effondrent pas lors d’un séisme de minimum huit sur l’échelle de Richter.

Tout était prévu sauf… sauf l’imprévu, mais un tel évènement était prévisible naturellement. Aucune centrale au monde n’est à l’abri d’un accident grave, ce n’est pas le premier, ce ne sera malheureusement pas le dernier.

La centrale nucléaire de San Onofre, en Californie, comme celle de Fukushima au Japon, réside sur une zone hautement sismique. Là encore on peut dire que l’accident est prévisible vu tous les séismes de la région dus à la faille de San Andréa.

Jean-Michel Jacquemin-Raffestin, un spécialiste de Tchernobyl à La Réunion
"Nous ne risquons rien, ici"

D’après vous, un tel évènement pouvait-t-il être évité ?


Non, pas dans un pays avec autant de tremblement de terre ! Regardez les photos, cette centrale est, en plus, construite en bordure d’océan, c’est ce qui a provoqué la catastrophe puisque après le séisme, le tsunami a inondé les installations et mis hors service les générateurs d’électricité et les pompes de refroidissement. Tout cela a entraîné une augmentation de la température puis une explosion qui a soufflé les murs du bâtiment, il ne restait que la structure métallique. Les gaz radioactifs se libèrent donc dans l’atmosphère. Les tentatives de refroidissement du c½ur avec de l’eau de mer additionnée de bore semblent avoir échoué : les crayons d’uranium seraient en majeure partie à l’air libre.

Quelles conséquences peuvent avoir les incidents au Japon ?

La situation est très préoccupante. On nous a annoncé que la radioactivité détectée à plus de 80 kilomètres du site de Fukushima-Daiichi est 400 fois plus élevée que le niveau de radioactivité naturelle. Mais, la ville de Vladivostok dans l’Extrême orient Russe, qui est à 800 km, est également contaminée de la même façon, avec les mêmes taux ! En parle-t-on en France ? Non !

Ce taux équivaut à être exposé en une heure à l’exposition tolérée pour un an dans le cadre professionnel. En outre, l'un des réacteurs (le n° 3) a été alimenté en Mox, du plutonium, ce qui augmente la radiotoxicité des émanations. Le Mox est bien plus radioactif que les combustibles standards, le plutonium qui n’existe pas à l’état naturel, est un poison chimique violent.

Les risques pour la santé sont l’iode 131 qui se place dans la glande thyroïde où elle provoque des cancers, mais également des hypothyroïdies comme la maladie de Hashimoto. Le césium qui a les propriétés du potassium se fixe dans les muscles, et notamment le c½ur, mais également le foie, les poumons, le pancréas etc. Tous développent des cancers à longue échéance, selon les individus, la réaction n’étant pas la même. Il y a également le strontium 90 qui a les propriétés du calcium et se fixe dans les os où il provoque des leucémies et des cancers des os.

Pour les Réunionnais, y-a-t-il des risques ?

Non ! Le nuage, comme celui de Tchernobyl, qui le 6 mai 1986 était détecté dans le fleuve Saint-Laurent à Montréal et dans la Delaware à Philadelphie, va faire le tour du globe, mais dans l’hémisphère Nord. Il est déjà arrivé sur les États-Unis et touche aujourd'hui l’Europe. Arrivant par l’Ouest, il n’aura pas de frontière pour l’arrêter… Nous ne risquons rien, ici, d’autant que nous n’importons pas ou peu de nourriture japonaise.

Jean-Michel Jacquemin-Raffestin, un spécialiste de Tchernobyl à La Réunion
"Non, Monsieur le Président, la nationalité d’un réacteur ne modifie en rien sa dangerosité"

La France est-elle à l’abri de ce type d’accident comme le révèlent le pouvoir politique ?


Certainement pas ! Nos centrales sont également construites sur des zones sismiques. Pour construire une centrale il faut de l’eau. Elles sont donc construites au bord des fleuves, or les fleuves prennent comme lit les failles sismiques… Regardez celles de la vallée du Rhône, ou celle d’Alsace. En 1995, la DSIN informait des risques de séisme dans la région de Cadarache, or c’est là qu’il a été décidé de construire le réacteur ITER…

Notre Président, le commercial du nucléaire français, a déclaré le 14 mars : "Si un Boeing 747 s’écrase sur une centrale, le réacteur n’est pas touché". Bravo, cocorico une fois de plus ! Heureusement pour lui, le ridicule ne tue pas et les Français sont habitués à ce qu’il se ridiculise en permanence. Non seulement cela montre qu’il ne connaît rien au problème, mais en plus qu’il ment une fois de plus aux Français. Le Réseau Sortir du Nucléaire a pourtant rendu public en 2003 un document confidentiel d’EDF démontrant qu’en cas de crash d’un avion de ligne, le réacteur EPR ne pourrait résister, pas plus qu’aucun autre réacteur nucléaire au monde. Il est donc insensé de vanter la sécurité d’un réacteur qui à ce jour n’a jamais fonctionné et dont les défauts de construction sont légion...

Non, Monsieur le Président, la nationalité d’un réacteur ne modifie en rien sa dangerosité ! Contrairement à ces déclarations, ce n’est pas parce que nous sommes les plus chers que nous sommes les plus sûrs. Les dernières révélations d’EDF informent que 19 réacteurs français possèdent des générateurs de secours qui ne démarreraient pas en cas de besoin. Le Président doit donc être mal informé sur le fait que la catastrophe au Japon est due à la défaillance des générateurs de secours…

D’autre part, l’Autorité de Sûreté nucléaire, l’ASN, a sonné l’alarme le mois dernier : 34 réacteurs (sur 58), manifestent un inquiétant "défaut de série", en cas de fuite importante du circuit primaire. Le circuit d’injonction d’eau pressurisée risquerait d’être incapable d’empêcher la fusion du réacteur. EDF a donc exploité 34 réacteurs atomiques, pendant un quart de siècle, sans s’assurer de l’efficacité du système principal de prévention de fusion du c½ur du réacteur.

Nous sommes donc loin de la sécurité annoncée par les autorités françaises… Il est d’ailleurs amusant de voir que les Japonais ont demandé de l’aide aux Etats-Unis et pas à la France…

"Pour l’année 2010, c’est une centaine d’accidents qui ont été répertoriés dans nos centrales"

A votre avis pourquoi les autorités minimisent-elles le danger du nucléaire ?


Comme toujours, pour l’argent ! Au lendemain du séisme, AREVA et EDF dégringolaient en Bourse pour le deuxième jour consécutif en raison de la catastrophe au Japon. AREVA réalise 7% de son chiffre d’affaire avec le Japon. Le titre a dévissé de 9.37% mardi après avoir perdu 9.61% la veille, tandis que EDF reculait de 3.06% après une chute de 5.28% la veille.

Comment est gérée la sécurité des centrales nucléaires en cas de catastrophe ?

La dernière en date, celle de 1999, est survenue lors de la fameuse tempête qui avait provoqué une brusque montée des eaux près de la centrale du Blayais (Gironde). Les groupes électrogènes ont tous fonctionné car ils avaient été révisés en prévision du bug de l'an 2000. En revanche, dans la nuit, des alluvions ont bouché l'approvisionnement en eau des réacteurs, ce qui a neutralisé le système de refroidissement en eau. On a frôlé la catastrophe.

Outre les risques d'inondation, les centrales nucléaires sont soumises au risque sismique. Les constructions ne sont pas à la hauteur d'un Killer Pulse (fortes oscillations à basses fréquences) qui, s'il se déclenchait lors d'un séisme, pourrait cisailler les appuis sismiques de la seule centrale (Cruas, Ardèche), selon un document confidentiel d'EDF.

La France a connu un problème de refroidissement le 2 décembre 2009, à cause d’une arrivée massive de végétaux, bloquant l’arrivée d’eau dans une station de pompage de la centrale de Cruas conduisant à la perte totale du refroidissement des systèmes importants pour la sûreté du réacteur n°4.

D’autres évènements ont eu lieu au cours de 2009 dans les centrales de Chooz, du Blayais, de Fessenheim ou à Tricastin. Pour l’année 2010, c’est une centaine d’accidents qui a été répertoriée dans nos centrales.

La sécurité nucléaire n'est pas assurée en France.

Tchernobyl et Fukushima démontrent que face à une catastrophe sur une centrale nucléaire, les seules solutions sont :
- l'apport massif d'eau pour refroidir le c½ur du réacteur
- le bétonnage du réacteur dans le cas où le c½ur ne peut plus être refroidi
- des drones assurant le transport de l'eau et du béton pour protéger le personnel

Or les centrales françaises ne disposent d'aucun dispositif d'arrosage extérieur totalement indépendant et de débit suffisant.

De même, les centrales françaises ne disposent d'aucun complexe capable de produire et d'injecter à distance en urgence des centaines de tonnes de béton pour confiner le c½ur du réacteur.
Enfin, rien n'est prévu pour protéger les hommes : La France ne dispose pas de drones capables de transporter eau et ciment pour garantir la protection du personnel.


"Ce fameux nuage… Tchernobyl, la France contaminée". Editions sang de la terre 1998.
"Tchernobyl, aujourd’hui les Français malades" Editions du Rocher 2001.
"Tchernobyl, conséquences en France : J’ACCUSE !" Editions sang de la terre 2002.
"Cachez ce nuage que je ne saurais voir…" Editions Guy Trédaniel 2006.

Jean-Michel Jacquemin-Raffestin, un spécialiste de Tchernobyl à La Réunion

Mercredi 23 Mars 2011 - 16:21
Lilian CORNU