Autodestruction Planétaire

AUTODESTRUCTION PLANÉTAIRE

Par Jean-Michel JACQUEMIN-RAFFESTIN Paru dans l'Ere Nouvelle n°165 Mars-Avril 2005

 

"Attendre d'en savoir assez pour agir en toute lumière, c'est se condamner à l'inaction"

Jean Rostand

 

Depuis quelques décennies déjà, la Terre se révolte. Exploitée, martyrisée, défigurée, elle nous montre sa colère par les déchaînements climatiques de plus en plus violents, les tempêtes, dont celle du 26 décembre 1999 chez nous, mais également les tremblements de terre, Iran, Algérie; les raz de marée, Haïti récemment; les ouragans, le Japon en novembre dernier, les éruptions volcaniques, le tsunami en Asie du Sud-Est avec ses 300.000 morts et ses milliers de disparus, la tempête qui a suivi en Europe du nord, etc. La Terre se fâche, elle est en colère, nous le fait savoir, mais l'homme continue à l'ignorer : Déforestations massives en Amazonie, «poumon» de la planète, pollutions des mers, disparition de poissons, pollution de nos rivières, rien que dans notre pays, l'eau de 75% de nos rivières est polluée par les nitrates, les pesticides.

En septembre 2002, lors du sommet de Johannesburg, Jacques Chirac avait déclaré : «La maison Terre brûle et on regarde ailleurs.» Personnellement, je pense que la maison France brûle et qu'on la regarde brûler, comme le crie l'ancienne ministre de l'Environnement, Corinne Lepage, «non pas, faute de pompiers, mais faute de lance d'incendie et de moyens politiques», pour ne pas dire, par manque de courage politique.

Dans notre pays, on constate :

- 30.000 décès par an qui sont liés à la pollution atmosphérique urbaine,

- Un doublement de la prévalence des maladies allergiques respiratoires depuis 20 ans

- près d'un million de travailleurs seraient exposés à des substances cancérigènes

- La qualité de l'eau se dégrade.

Ces quelques exemples nous montrent l'urgence d'agir, d'autant plus que l'évaluation des risques reste insuffisante et que les capacités d'expertises sont encore trop peu développées.

Le 9 décembre 2004 ont eu lieu à l'Assemblée nationale les 2e Rencontres parlementaires «Santé Environnement», présidées par la députée de l'Essonne Nathalie Kosciusko-Morizet, avec de nombreux intervenants tels que le Pr Dominique Belpomme, cancérologue, président de l'ARTAC [1], auteur de Ces maladies créées par l'homme [2], livre dans lequel il ne mâche pas ses mots : «Il nous reste un siècle pour sauver dix mille ans d'histoire».

C'est d'autant plus alarmant que le scénario catastrophe qu'il expose est réaliste. Il explique : «La plupart des maladies dont nous souffrons aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec celles du XIXe siècle... Elles ne sont plus d'origine naturelle, mais résultent de notre civilisation. D'une manière ou d'une autre, l'homme les a «fabriquées» en modifiant son environnement». (...) «Sur les 150.000 morts par cancer chaque année en France, on admet qu'il y a 30.000 décès dus au tabac. Reste à expliquer 120.000 par des causes autres. Où les trouver, si ce n'est dans l'environnement, pris au sens large du terme, c'est à dire qu'il inclut aussi notre mode de vie ?» Pour lui, 25% des cancers sont liés au tabac, mais les autres 75 % ? 10% sont dus aux virus, 10% sont dus aux rayonnements et 55% sont dus aux produits chimiques

Il faut nous rendre à l'évidence, «Ecologie, et santé, environnement et cancers sont liés». Pour Dominique Belpomme, «On néglige la réalité des chiffres, le doublement des cancers du sein, le triplement des cancers du foie, des ganglions (lymphomes) du cerveau, des mélanomes et le quadruplement des cancers de la prostate».

Il est important de noter l'augmentation constante du cancer de l'enfant, 1% à 1,5 % par an, comme le rappelle un article de la revue médicale britannique The Lancet, parue le 6 décembre dernier, et reprenant les chiffres d'une étude réalisée par le CIRC (Centre International de Recherche sur le cancer) de Lyon. Bien qu'elle révèle une nette amélioration de la survie au cours de ces trois dernières années, l'augmentation des cancers chez les enfants reste très préoccupante. L'enquête est basée sur 63 registres de cancers pédiatriques dans 19 pays européens. Le nombre de nouveaux cas de cancer est de 157 cas par million d'enfants de moins de 19 ans, décomposé en 140 cas/million d'enfants entre 0 et 13 ans et 193 cas/million pour les 14-19 ans. L'incidence pour les années 70 était de 118 cas/million, de 124 cas/million pour les années 80 et de 139 cas/million pour les années 90.

On reconnaît que Tchernobyl est coupable de l'augmentation des cancers de la thyroïde à l'Est, mais, là-bas, au-dessus de 15 ans, on ne rentre plus dans les statistiques, ce qui fait qu'un enfant de 6 mois en mai 1986 et développant un cancer aujourd'hui n'est pas inclus dans les chiffres de l'étude.

En France, le pouvoir politique et les «hautes» instances médicales nient toute augmentation de cancers thyroïdiens ou autres, dus à Tchernobyl. Le courage du Pr Belpomme à ce sujet doit être souligné. En effet, comme je l'écrivais dans mon livre Tchernobyl : Aujourd'hui les Français malades [3] mes propos sont confirmés à présent, officiellement, par un scientifique que le Président Chirac a nommé Président de la Commission sur le cancer, grande cause de son quinquennat.

Pour Dominique Belpomme, le résultat de l'étude InVS-IPSN du 15 décembre 2000, qui indiquait que l'augmentation des cancers de la thyroïde avait commencé avant Tchernobyl est «rassurant, mais pas convaincant». Effectivement «Nous ne savons pas ce que provoquent les faibles doses d'irradiation au plan biologique. Dans ce cas, le temps de latence peut-être extrêmement long. Pour générer un cancer ou une malformation congénitale, une seule cellule est nécessaire et l'apport d'une mutation suffisant. Le risque n'est donc pas quantifiable.» Et de conclure «Ce n'est pas parce qu'on ne les trouve pas, qu'elles ne surviendront pas. Ce n'est pas la dose, mais la durée qui compte». Personnellement, comme je l'ai déjà écrit, je pense que l'on sait très bien où chercher pour ne pas trouver !

On comprend mieux pourquoi, lors de ce colloque, William Dab, Directeur Général de la Santé, parlant des catastrophes ayant touché l'environnement et les populations alentour, Seveso, Bhopal, (80.000 morts en 1984) AZF, a omis la plus grande catastrophe nucléaire civile de tous les temps, Tchernobyl ! Il a toutefois confirmé que pour lui, 80% des cancers sont dus à l'environnement. Le professeur Belpomme n'a pas manqué de s'alarmer aussi de l'augmentation des cas de stérilité masculine, de la diminution générale du nombre et de la vitalité des spermatozoïdes des Occidentaux qui est de 1% par an, soit de 50% depuis la dernière guerre. En Europe, 15% des couples sont stériles, un enfant sur 7 est asthmatique. De nombreux indices lient ces évolutions à la profusion des produits chimiques répandus dans notre environnement, ce qui nous amène à l'intervention suivante.

Le professeur d'endocrinologie pédiatrique, Charles Sultan, du CHU de Montpellier, était également présent lors de ce colloque. Le professeur Sultan a acquis une notoriété internationale. Il a été l'invité exceptionnel d'une revue spécialisée américaine fin 2002 et il a reçu le Prix de la Recherche de la Société européenne d'endocrinologie pédiatrique, en 2001.

Il nous fait part de ses découvertes face à la progression inquiétante du nombre de bébés garçons arrivés avec une malformation génitale dans son service d'endocrinologie pédiatrique, face, également à l'apparition de pubertés de plus en plus précoces chez les filles et parfois même chez les très jeunes enfants. Le Pr Sultan met en cause les pesticides, soupçonnés de copier l'activité des hormones femelles - les ½strogènes - ou d'annihiler l'action des hormones mâles, les androgènes. Ces anomalies diagnostiquées se révèlent fréquentes dans le milieu agricole.

Ce phénomène connu chez certains animaux, des gardons de la Seine dont 40% se féminisent à l'hermaphrodisme des ours polaires, etc. La revue américaine Nature indiquait récemment que les grenouilles subissait la même transformation suite à un herbicide : l'atrazine.

Le Pr Sultan nous informe de l'étude menée avec son équipe, sur 2.043 naissances (1.033 garçons - 1.010 filles) qui ont été suivies en 2002 à la maternité montpelliéraine Clément-ville, qui est une clinique qui n'accueille pas de grossesse à risque. Vingt-cinq garçons ont une malformation, (4 micropénis, 12 cryptorchidies, 7 hypospadias, 2 pseudo-hermaphrodismes). Il nous explique : «Il existe une augmentation de la prévalence des malformations génitales du garçon. Les taux sont dix fois supérieurs aux données habituelles, cent fois plus pour le pseudo-hermaphrodisme. C'est énorme».

Parmi ces 25 enfants, 8 (32 %) ont un parent exposé aux pesticides. Pour Charles Sultan «Un enfant d'agriculteur a quatre fois plus de risques d'avoir une malformation génitale». Les pesticides sont la cause de ces problèmes pour le professeur. Dernièrement il a eu en  consultation une petite fille d'un mois, «avec les seins d'une gamine de 12 ans». La fille du propriétaire du moulin du Capitoul, dans le Lodévois. Il y a deux ans, deux tonnes d'arsenic étaient découvertes sur le site, ancien entrepôt d'insecticides de Metaleurop dans les années 60.

Comme d'habitude, «un certain nombre d'autorités minorent le problème», pour lui, «les responsables de santé publique n'ont pas conscience de l'ampleur du phénomène» et de préciser : «C'est un problème de société, un cri lancé pour susciter une prise de conscience. On balance 22 produits chimiques sur les pêches du Gard, 32 produits chimiques sont présents dans la peau des pommes, 15.000 tonnes de pesticides sont stockées en France… Il devient impératif de signer un moratoire sur l’utilisation de tous ces produits». Ce qui ne sera pas facile, vu l'attitude des industriels présents à ce colloque.

A cela il convient d’ajouter les méfaits des particules fines de la pollution atmosphérique, notamment due à l'automobile. Comme l'indique l'AFSSE, (Agence française de sécurité sanitaire environnementale) dans un récent rapport, elle aurait entraîné 6.500 à 9.500 décès en France pour l'année 2002. L'étude lui impute 5 % des décès chez les plus de 30 ans, dans une fourchette haute, et 3 % dans une fourchette basse. La pollution de l'air engendrerait notamment 6 à 11 % des décès par cancer du poumon chez les plus de 30 ans. Quand on pense à ce qui est fait par les autorités concernant les 8.000 morts de la route, il y a du travail en ce qui concerne la prévention contre les particules fines.

«A l'horizon 2020, on devrait avoir diminué de moitié le nombre de ces cancers», nous expliqua la directrice de l'AFSSE, Michèle Froment-Védrine, qui espère obtenir un renforcement rapide des mesures antipollution dans le cadre du futur plan national Santé-Environnement 2004-2008. Et en particulier l'obligation d'un filtre à particules pour toutes les nouvelles voitures dès 2007. Déjà les firmes Peugeot, Nissan et Toyota ont anticipé une telle mesure.

Notre ministre de l'Ecologie, Serge Lepeltier, dont le budget 2005 a été diminué (pour un pays qui ajoute une Charte de l'environnement à sa Constitution, il fallait le faire !), est venu nous parler de la féminisation des gardons dans la Seine, ainsi que du résultat des analyses sanguines des ministres de la Santé et des ministres de l'Ecologie européens. Tous se sont soumis aux tests. Les résultats ne sont pas tristes, puisque la moyenne générale est de 33 substances chimiques dans le sang. Pour sa part, Serge Lepeltier a dans son sang 37% de substance chimique dont du PP'DDE, un dérivé du DDT, interdit en France depuis 30 ans…

L'Appel de Paris, Colloque cancer environnement qui s'est déroulé à l'UNESCO le 7 mai 2004 a été lancé par l'Artac. Il est présidé par les professeurs Dominique Belpomme, Lucien Israël, Luc Montagnier,  Hubert Reeves et parrainé par Nicolas Hulot. Il est signé par 400 scientifiques internationaux dont deux Prix Nobel, de médecine, François Jacob et Jean Dausset, 250 ONG et à présent par 600.000 citoyens. C'est un cri d'alarme !

Avec le réchauffement climatique dû à l'effet de serre, le Pr Belpomme envisage le retour de fléaux éradiqués ou inconnus dans nos contrées, peste, choléra, maladie du sommeil, typhus, etc. et il nous prévient «Sans vouloir jouer les Cassandre, je dis que si nous ne faisons rien, nous nous condamnons».

Enfin, il était temps que notre président s'aperçoive des problèmes de l'environnement dans notre pays. Cette année a donc vu la naissance de la Charte de l'Environnement qui a été votée, non sans un débat houleux dans la majorité, par le Parlement. Un petit pas pour l'environnement, mais un grand pas pour les hommes politiques soumis aux pressions des lobbies. C'est la première fois, dans une démocratie en Europe qu'un pays lie le devenir de l'être à celui de son environnement. J'ai eu la chance de travailler dans l'atelier n°3 : «Une vigilance accrue pour une responsabilité environnementale partagée», et ça n'a pas été facile de faire passer ses idées, mais ça en valait quand même la peine. Je pense que l'on ne peut pas être cohérent en critiquant cette Charte de l'Environnement comme l'on fait certains et se vanter de vouloir défendre notre environnement.

La défense de l'environnement n'est ni une politique de droite, ni une politique de gauche, mais une politique de citoyen.

Notre Constitution est donc a présent complétée avec l'article 1er de la Charte de l'environnement : «Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et favorable à sa santé».

Jean-Michel JACQUEMIN-RAFFESTIN

[1] Association pour la recherche thérapeutique anti-cancéreuse.

[2] Editions Albin Michel 2004.

[3] Editions du Rocher 2001.